Dissertation : "L'idée d'inconscient exclut-elle celle de liberté ?"

L’idée d’inconscient exclut-elle celle de liberté ?

Pistes pour une correction du sujet.

   Après Copernic qui a ruiné le géocentrisme, Darwin qui a détruit la croyance en une primauté de l’homme dans la création, Freud pensait avoir infligé à l’homme sa troisième humiliation en lui apprenant qu’il n’est « même pas maître dans sa propre maison ». La découverte de l’inconscient et de son importance dans le psychisme humain justifie-t-elle une remise en question de la liberté, nous oblige-t-elle à considérer la liberté comme une illusion, effet de la méconnaissance où se trouve le moi pour comprendre les mobiles qui le font agir ?

 

   L’individu qui agit selon les directives du moi conscient peut se méprendre sur les raisons profondes qui le font agir. En effet, dans la perspective freudienne, le moi se trouve sous la dépendance de l’inconscient : on peut donc légitimement se demander ce que peut encore  signifier liberté d’action  pour lui. Freud cite de nombreux exemples de patients qui trouvent à leurs comportements pathologiques des raisons d’apparence cohérente. Cette remarque peut s’étendre à tous les individus qui, en réalité agissent en ignorant les causes profondes qui les incitent à le faire. En effet, le moi est fondamentalement dans un rapport de méconnaissance avec tout ce qui l’entoure comme ce clown de cirque qui, par ses gestes, cherche à persuader l’assistance que tous les changements qui se produisent sur la piste sont des effets de sa volonté. Une telle définition, poussée à l’extrême, ne peut avoir pour conséquence que la remise en cause du libre-arbitre, et plus généralement de l’idée de liberté de l’individu.

   Si l’inconscient nous manipule sans cesse à notre insu, nous ne sommes jamais sûrs de choisir nos actes en fonction de mobiles librement délibérés. Dès lors quel sens peut-on donner à la notion de responsabilité ?

    Comment peut-on nous imputer des actes que nous n’avons pas vraiment voulus, au sens le plus fort de ce terme ? Il faudrait, dans ces conditions renoncer à l’idée même de responsabilité, puisque l’auteur d’un acte ne peut jamais l’assumer totalement, qu’il soit jugé positif ou négatif. Il faudrait rappeler ici que la justice, aujourd’hui, tient compte de certains aspects psychologiques des accusés, avant de les condamner : justice et psychiatrie entretiennent des relations de plus en plus étroites.

 

   La conception psychanalytique, dans le schématisme précédent, transforme l’inconscient en une véritable fatalité qui pèserait sur les hommes. Or Freud lui-même, montre que nous pouvons avoir prise sur l’inconscient : le traitement des névroses par la cure permet de faire disparaître, au moins partiellement les troubles pathologiques. Comment l’activité consciente peut-elle obtenir ce résultat si elle ne dispose d’une certaine autonomie ? Il faudrait alors en conclure que la conscience n’est pas entièrement dominée par les pulsions ou les instincts et qu’elle garde une certaine autonomie. L’hésitation des psychanalystes, voire les contradictions que l’on peut relever dans leurs différentes conceptions, ne font que souligner l’importance de l’enjeu. Quel est, en effet, le but de la cure psychanalytique ? Comment peut-on apprécier la guérison d’un patient ? Et plus profondément, quelle est la fonction de la psychanalyse ? La réponse à ces questions est du plus grand intérêt pour le problème qui nous occupe, car elle conditionne l’idée que l’on se fait de la place du moi dans l’appareil psychique.

   Si l’on admet que le moi conscient garde une autonomie par rapport à l’inconscient, ce dernier n’apparaît plus comme une fatalité, mais comme un obstacle à la libre expression du moi.

   Dans ce cas, la liberté n’est plus niée par l’existence de l’inconscient. Celle-ci devient un obstacle à franchir, un déterminisme supplémentaire qui limite l’autonomie de l’individu, mais ne la supprime pas. Or, l’existence de déterminismes ne fait pas disparaître la liberté, elle l’oblige seulement à se redéfinir. Bien mieux, la connaissance des déterminismes accroît la capacité d’action des individus en permettant la maîtrise de l’obstacle. Savoir est toujours un auxiliaire du pouvoir. La découverte de l’inconscient peut, en ce sens, être un facteur de libération. En prenant conscience des origines de son trouble, le patient retrouve son équilibre et se libère d’un fardeau. Dans cette perspective, l’inconscient n’exclut pas l’idée de liberté, il contribue, au contraire à étendre, et préciser son domaine.

   Mais on voit bien que le mot liberté n’est plus porteur de la même signification. Dans le premier cas, il renvoyait à une essence de l’homme ; ici, il réfère seulement à son pouvoir d’agir.

 

   La philosophie sartrienne a su concilier liberté et acquis de la psychanalyse. Les déterminations inconscientes ne sont pas niées : les biographies de Genêt, Flaubert ou Baudelaire écrites par Sartre les prennent en compte. Mais elles sont intégrées dans la liberté fondamentale de tout être existant. La notion de projet qui unifie le comportement individuel permet de surmonter la contradiction. Flaubert ou Baudelaire peuvent bien avoir été déterminés à se comporter d’une certaine manière, il arrive toujours un moment où ils adhèrent à ce que l’on a fait d’eux (ou le refusent). L’individu ne devient pleinement lui-même que par cet acte qui reprend, intègre et dépasse la détermination dans une intention.

   L’optique de Reich est différente ; il reproche à Freud de n’être pas allé jusqu’au bout de sa découverte. Après avoir mis à jour la puissance et l’importance du désir, sous la forme des tendances refoulées, Freud aurait contribué à leur répression en affirmant la nécessité de leur contrôle par les forces de censure de l’appareil psychique. Pour Reich, au contraire, la liberté ne sera complète que si l’on libère les forces de l’inconscient que l’ordre social s’efforce de réprimer. Le cas limite de Reich est intéressant parce qu’il met en lumière l’ambiguïté de la découverte psychanalytique. Devant la difficulté de préciser la nature exacte de l’inconscient, des rapports qu’il entretient avec le reste de l’appareil psychique, il n’est pas possible de dire quelle conséquence exacte découle de sa découverte.

   Enfin, une réflexion comme celle de Deleuze et Guattari dans l’Anti-Œdipe ou Mille plateaux s’efforce aujourd’hui de montrer que la théorie psychanalytique est, en quelque sorte, la dernière ruse de la répression qui accepte de reconnaître l’existence initiale du désir, sa force vitale, pour, aussitôt la censurer. Telle serait la fonction de la structure œdipienne, nullement fatale et inscrite dans l’évolution de notre psychisme, mais instrument de contrôle social, et enfermement du désir. Cela suppose donc que l’inconscient ne soit pas considéré comme ce qui doit être surmonté, mais ce qui doit être libéré.

 

   De quelque côté que l’on se tourne, l’inconscient paraît donc n’être pas exclusif, facteur d’exclusion de la liberté.



Article ajouté le 2009-01-08 , consulté 67 fois

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