Dissertation : "Percevoir, est-ce savoir ?"

Percevoir, est-ce savoir ?

 

 

    Si, comme le remarque Kant, le spiritisme n'est qu'une fausse science, c'est bien d'abord parce que l'esprit n'est pas un objet de notre perception. La perception semble être alors une condition de possibilité du savoir. Mais pour être nécessaire, cette condition est-elle néanmoins suffisante ? De ce que je perçois un objet, puis-je en inférer légitimement que je le connais ?

   L'expérience la plus ordinaire nous montre qu'il n'en est pas ainsi, car je perçois un grand nombre de réalités dont j'ignore, le plus souvent, la nature et les lois. Or, si on ne peut réduire indûment le savoir à la perception, il convient de se demander si l'on doit, pour autant, réduire la percep­tion à un acte mineur et moins prestigieux de l'esprit qui ne consisterait qu'à recevoir et à enregistrer certaines données. Si percevoir n'est pas savoir, qu'est-ce que percevoir et, est-ce par rapport au savoir que pourra finalement se définir l'origi­nalité de la perception ?

 

 

   La perception se distingue de la sensation en ce qu'elle est un acte de représentation intellectuelle des choses. Si on éprouve  passivement une sensation de douleur, on perçoit (du latin percipere, de per et de capere, prendre par) cette même sensa­tion au sens où on en prend connaissance. C'est donc une sai­sie, par l'esprit, des donnés des sens. « Savoir qu'on sent, c'est percevoir », disait Alain (Éléments de philosophie). La percep­tion serait ainsi un savoir de nos sensations.

   Ainsi, quand je dis : « je perçois un cube », en réalité, ce que je vois, c'est une figure composée de trois faces carrées. Cette perception est donc en fait « une hypothèse », une anticipation de la réalité de l'objet que la perception ne peut saisir immédia­tement dans son intégralité. Dans L'Imaginaire, Sartre dira que « dans la perception, un savoir se forme lentement ». La conscience perceptive n'est pas un enregistrement passif de données sensorielles ; elle juge de l’objet en anticipant sur sa struc­ture. Elle dessine l'objectivité des choses en leur faisant perdre peu à peu leur indétermination. Quand je dis que je perçois. un horizon lointain, en fait, je le juge lointain en raison de sa cou­leur, de sa forme ou de sa confusion. La perception est déjà une fonction d'entendement, car le lointain relève d'un juge­ment logique, d'une anticipation grâce à laquelle la conscience confère un sens à l'objet rencontré et perçu car, clans une per­ception, l'objet ne se donne jamais totalement. Ainsi, ce que la conscience perceptive sait, c'est que l'objet perçu se caractérise par une richesse qui reste toujours à explorer et à découvrir. Percevoir le monde, c'est le percevoir comme le lieu infini de tous les possibles, de toutes les modifications.

   Or, cette richesse ontologique n'excède-t-elle pas les pou­voirs de la perception, de telle sorte que le réel ainsi perçu ne serait pas pour autant déjà connu ? Si la perception peut suffire à reconnaître, suffit-elle néanmoins à connaître ?

   Kant, tout en accordant à la perception une fonction dans la constitution du savoir, en reconnaît néanmoins l'insuffi­sance et les limites. Si la perception unifie et structure un objet, elle est insuffisante pour constituer un savoir qui demande une synthèse des perceptions, synthèse qui résulte de l'acte de l'entendement qui subsume, c'est-à-dire unifie sous des concepts les données de la perception. Au jugement de perception, Kant privilégiera le jugement d'expérience pour la constitution du savoir scientifique. J'énonce un jugement de perception quand je dis, par exemple, que « lorsque le soleil donne sur la pierre, elle s'échauffe ». Ce jugement, fondé sur l'habitude, n'a qu'une validité relative et subjective, ne pou­vant prétendre à l'objectivité et à l'universalité, car il n'est qu'un constat particulier d'un esprit particulier. Or, le savoir exige l'universalité et l'objectivité.

   En revanche, j'énonce un jugement d'expérience en disant que « le soleil échauffe la pierre ». Ce jugement est fondé sur le concept de causalité qui relie universellement le concept de chaleur au concept de lumière solaire. L'échauffement n'est plus ici un fait particulier que la perception constate, mais un effet de l'action causale du rayonnement solaire que l'entendement conçoit au moyen de la catégorie de causalité qu'il applique à ce phénomène. Cette proposition est univer­selle en raison de la causalité qui instaure un lien de nécessité entre les radiations du soleil et l'échauffement de la pierre. Le savoir résulte donc du travail de l'entendement qui ordonne les perceptions en les rapportant à un concept, ici le concept de causalité. Le savoir fondé sur la perception est donc un savoir ponctuel, individuel, et lié à la sensation. Un tel savoir particulier et sensible est-il néanmoins fiable ? Pour savoir, faut-il nécessairement commencer par percevoir ?

   Percevoir, c'est saisir l'existence d'un objet en fonction de ses apparences. Ainsi, je perçois qu'une tour est ronde vue de loin. Si je fonde mon jugement sur cette perception, je dirais : « la tour est ronde ». Ce jugement ponctuel porte sur l'apparence variable de l'objet et non sur son essence inva­riable. Si je m'approche et que la tour me paraît cette fois carrée, mon premier jugement de perception devient faux parce que je l'avais formulé à partir de l'apparence de l'objet, apparence déformée par la distance. Les jugements de per­ception ne sont donc pas fiables car la vérité qu'exige le savoir n'est pas de l'ordre de l'apparence.

   Ainsi lorsque Lavoisier pèse un morceau de plomb avant et après l'oxydation, cette expérience lui apprend, contre toute l'évidence de la perception sensible, que le plomb oxydé est plus lourd que le plomb, qu'il y a gain après la combustion et non perte.

   Dans ces conditions, la perception peut être considérée comme « un obstacle épistémologique » selon Bachelard, au sens où elle gêne la constitution du savoir scientifique en empêchant la raison de poser les problèmes et de les résoudre. La perception fait écran à la vérité, que seule la rai­son peut énoncer. Radicalisant cet écart entre le savoir et la perception, Bachelard montre que la perception et ses images induisent l'esprit en erreur.

 

   Copernic va s'attacher « à ne plus rien percevoir », à se défaire de la perception des sens ou encore, comme le dirait Descartes, à « détourner son esprit des sens » (Méditations métaphysiques). Il va émettre une hypothèse radicale, fondatrice de toute l'astronomie scientifique, et qui ne doit rien à la perception, mais tout à la raison et au calcul. Si, en dehors de toute apparence, on fait l'hypothèse que tout est toujours en mouvement, que la Terre qui semble immobile est, en fait, en mouve­ment, alors le mouvement des planètes pourrait devenir rationnel.

 

   Copernic inaugure ainsi la démarche de tout savoir scienti­fique en disqualifiant la perception dans la recherche de la vérité. Le vrai n'est pas le vraisemblable que nous livre la per­ception des apparences, mais un produit de la raison. La per­ception peut donc être trompeuse et induire en erreur.

 

   Mais si elle peut être trompeuse, bien souvent elle est encore plus radicalement inutile pour la constitution du savoir scienti­fique. Comme le développe Aristote, « savoir, c'est, connaître par le moyen de la démonstration » (Seconds Analytiques, I) et non par le moyen de la perception. L'exemple le plus frappant de cette inutilité de la perception est peut-être celui de la découverte de la planète Neptune en 1845 par Le Verrier. L'astronome observe un mouvement irrégulier de la planète Uranus. En utilisant les lois de Newton sur l'attraction des corps célestes et après des calculs, il annonce l'existence d'une planète, jusque-là inconnue, en détermine la forme, la position et le jour où on pourra la percevoir. Trois semaines après, on perçoit effectivement une nouvelle planète, Neptune. L'existence de cette planète a été découverte à partir d'une hypothèse liée à la théorie de l'attraction ; c'est la présence de cette masse alors inconnue qui explique la déviation du trajet d' Uranus en raison de l'attraction qui s'est exercée entre ces deux corps célestes. C'est la théorie qui construit le savoir scientifique et non la perception. Au niveau de la simple per­ception, l'irrégularité du trajet d'Uranus reste irrationnelle et non instructive.

   Aujourd'hui, en microphysique nucléaire, il n'y a même  plus de perception de l'objet, car il n'y a plus d'objet à perce­voir, mais seulement des lois à concevoir par la raison. L'atome n'est pas un objet matériel perceptible. Il est entière­ment construit par la raison et devient un système d'équations complexes. En conséquence, la crise actuelle de la perception dans les sciences de l'astronomie et de la microphysique n'est nullement un obstacle au progrès du savoir scientifique qui continue à se développer de manière autonome, indé­pendamment des données de la perception, parce que fon­damentalement savoir n'est pas percevoir.

 

   Si le savoir scientifique, ainsi que le savoir philosophique, se méfient des affirmations fondées sur la perception, et même les rejettent pour ne s'en remettre qu'au seul usage de la raison, devons-nous alors disqualifier définitivement la  perception en la considérant comme une faculté trompeuse et vaine dans la recherche de la vérité ou bien peut-on lui reconnaître une autre fonction ?

 

   La perception est très précisément la faculté dont je me sers pour agir. En effet, quand je dis que je perçois cet escalier qui apparaît dans le champ de ma perception, je le perçois en tant que je vais le monter ou le descendre. La perception choisit et sélectionne ce qui intéresse mon action. Elle est anticipation  des mouvements du corps et de leurs effets ;  bien percevoir, c'est connaître par avance quel mouvement je devrais faire pour arriver à ces fins. Autrement dit, c'est mon corps qui est le sujet  de la perception. Comme le dit Merleau-Ponty dans la Phénoménologie de la perception, la perception « découpe la chair du monde » pour y délimiter des espaces possibles pour mon action. En ce sens, la perception n'assurerait-elle pas une fonction existentielle qui serait essentielle à l'homme ?

 

   Si Lucrèce reconnaissait que « leurs perceptions [des sens] .... de tous les instants sont vraies » (De la nature des choses, I), il faisait de la perception un bon conducteur du réel en nous reliant immédiatement et sans détour à ce qui est et se présente dans la ponctualité de l'instant. Mais c'est précisément ce lien de la perception avec les données sensibles immédiates qui  l'avait disqualifiée comme faculté de connaissance. Or, Lucrèce va récupérer ce lien que la perception établit entre l'homme et le monde en lui assignant une autre fonction que celle de nous faire accéder au vrai. La perception n'est pas tant une faculté théorique au service de la vérité qu'une faculté pratique et décisive au service de la vie. La perception est cette faculté précieuse qui permet à l'homme de « vivre en accord avec la nature ». Cette expression a une signification morale en ce qu'elle nous invite à nous attacher à bien percevoir pour bien vivre, i.e. pour vivre dans le présent en accord avec la réalité telle qu'elle est et non telle que nous aimerions qu'elle soit. S'attacher à percevoir, et seulement à percevoir, serait alors un acte et une exigence stratégiques pour empêcher l'esprit d'imaginer et de désirer des objets que la réalité ne pourra jamais lui fournir, le laissant de ce fait dans l'insatisfaction. C'est l'imagination qui, en excédant la perception, est cause de malheur. Ainsi, c'est parce que nous ignorons tout de la mort que notre imagination se met à produire les fictions les plus terrifiantes : (l'au-delà, les châtiments éternels...) qui font de la vie un véri­table enfer. L'absence de savoir engendre les pires fictions de l'imagination qui nous détournent de ce qui est, la vie. S'en tenir aux données de la perception et les recueillir, c'est pour l'homme la seule manière d'être heureux, c'est-à-dire de jouir de ce que lui offre la réalité et d'en être satisfait. La perception se comprend donc comme une faculté morale qui a pour fonc­tion de court-circuiter toutes les représentations imaginaires qui . pourraient nous éloigner de la réalité présente et vécue. La per­ception est alors une faculté au service de la vie et non du  savoir, du bonheur et non de la vérité.

 

- Le candidat pourrait aussi développer la thèse de la phénoménologie qui, à partir de Husserl, va réhabiliter la perception comme faculté qui permet de « retourner aux choses mêmes » par-delà leur saisie intellec­tuelle qui les dévalorise en en faisant de simples apparences au profit d'une essence cachée que seule la raison pourrait découvrir.

 

 Percevoir n'est pas savoir. La perception s'affirme comme  faculté pratique liée à l'action et non comme faculté théorique liée au savoir. La perception est une faculté qui prépare mon corps à l'action et non mon esprit à la connaissance. En ce sens, la perception constitue le savoir indispensable pour l'action du corps. En outre, si la perception ne constitue pas le savoir dans sa dimension scientifique, en revanche elle est  la faculté sur laquelle doit se fonder notre savoir moral qui a  pour fin non la vérité mais le bonheur.

   Il resterait à se demander si ce savoir du corps et ce savoir moral que nous livre la perception ne seraient pas pour . l'homme le savoir essentiel, celui par lequel il pourrait se situer dans le monde et y vivre heureux.

 

- Cette dernière phrase peut être considérée comme une « ouverture ». En effet, on dit souvent qu'une conclusion doit comportée deux moments : un premier moment récapitulatif où l'on dresse un bilan et où on apporte une réponse à la question et un second moment où éventuellement on ouvre une nouvelle perspective en signalant un prolongement possible de la réflexion. Le premier moment est impératif le second souhaitable.

 



Article ajouté le 2008-07-02 , consulté 77 fois

Commentaires



Poster un commentaire





http://





Merci de recopier le nombre présent à gauche dans la case de texte ci-dessous ( Pourquoi ? )





Liens

Voir les articles de la catégorie " 3/ Le coin des corrigés "

Retour aux articles



Recommander ce blog | Contacter l'auteur | Reporter un abus | S'abonner au blog Flux RSS du blog | Espace de gestion

Créer un blog gratuit avec Blog4ever